TRIBUNE : Doctrine du maintien de l’ordre : “Un nouveau schéma, des vieilles pratiques”, dénoncent des ONG et syndicats

“Ce nouveau schéma est une occasion manquée de mieux protéger la liberté de manifester”, écrivent plusieurs syndicats et ONG.

Le gouvernement a rendu public, le 17 septembre, le nouveau schéma national de maintien de l’ordre (SNMO). “Cette nouvelle étape dans la pratique du maintien de l’ordre en France est ambitieuse et inédite. Elle est nécessaire pour garantir la liberté de manifester et protéger nos concitoyens, manifestants ou non, et leurs biens”, a déclaré le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Mais des ONG et des syndicats dénoncent un texte fait “sans concertation”, et qui “entérine voire aggrave de dangereuses pratiques”. Les signataires de cette tribune s’expriment ici librement.


Alors que, depuis deux ans, les manifestations en France ont fait des milliers de blessés, chez les manifestants comme les forces de l’ordre, la réforme du maintien de l’ordre présentée, le 17 septembre dernier, confirme la volonté du ministère de l’Intérieur de rejeter toute évolution significative en ce domaine et ouvre la voie à de nouvelles atteintes à la liberté d’information. Ce nouveau schéma national du maintien de l’ordre a été publié sans réelle concertation ni transparence, malgré les demandes de plusieurs ONG et de syndicats de journalistes en ce sens, et contrairement à ce qui a été affirmé par l’ancien secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Laurent Nunez.

Nous avions pourtant des recommandations concrètes pour garantir le respect des droits humains, notamment le respect de l’intégrité physique des personnes, et le droit de manifester pacifiquement. Ces recommandations sont fondées sur le droit international, en particulier le respect des principes de légalité, nécessité et proportionnalité, et sur les réflexions engagées dans de nombreuses polices européennes pour aller vers des stratégies de désescalade. L’objectif ? Faire baisser les tensions par le dialogue et la facilitation pour renforcer la confiance entre la police et les manifestants, et éviter, le plus possible, d’avoir recours à la force.

Des “conditions alarmantes” pour les journalistes

Le SNMO rendu public par le gouvernement, loin de proposer les réformes structurelles indispensables, entérine voire aggrave de dangereuses pratiques. Le maintien des grenades de désencerclement et des LBD 40 est confirmé, malgré les appels de nombreuses associations, du Conseil de l’Europe, et d’ophtalmologues à en suspendre ou en interdire l’usage. Le recours proposé à des grenades de désencerclement présentées comme moins dangereuses n’est pas suffisant, car les impacts de ces armes de guerre restent par définition disproportionnés et indiscriminés. De plus, on ne peut se satisfaire du remplacement des grenades GLI-F4 par des GM2L, dont les effets restent dangereux et contre-productifs, puisqu’elles consistent à assourdir et donc désorienter les manifestants au moment où on leur demande de se disperser.

La nécessité “d’assurer une prise en compte optimale des journalistes”, annoncée dans le document rendu public, pourrait être positive si elle ne s’accompagnait pas de conditions alarmantes. Ainsi, le droit de porter des équipements de protection – ô combien nécessaires au milieu des gaz lacrymogènes utilisés massivement – est conditionné à l’absence de toute infraction ou provocation“. Si les infractions peuvent être définies, le terme “provocation” est assez flou pour ouvrir la voie à l’arbitraire : qu’est-ce qu’un journaliste qui provoque ? Compte tenu du nombre de journalistes inquiétés ou empêchés d’exercer leur métier, il aurait été également utile de rappeler que la carte de presse n’est pas nécessaire pour établir le statut de journaliste.

Par ailleurs, les observateurs, comme les journalistes, se voient associés sans distinction aux manifestants, puisqu’il leur est rappelé qu’ils commettraient un délit en cas de non-dispersion après des sommations.

Le travail des observateurs est de documenter les pratiques de maintien de l’ordre, et celui des journalistes d’informer. Les contraindre à partir au moment du recours à la force revient à entraver leur mission.Les signataires de la tribune

Doit-on rappeler que sans le travail des journalistes, des observateurs, mais aussi les témoignages de citoyens, l’essentiel des violences policières recensées ces dernières années aurait été passé sous silence ?

“Un niveau de déni inquiétant”

Le SNMO ne remet nullement en cause la pratique des nasses, trop souvent mises en œuvre de manière abusive, immobilisant les manifestants pacifiques, généralement sous les jets de gaz lacrymogènes, au risque de provoquer des affrontements. En dehors d’améliorations sur l’information des manifestants et la clarté des sommations, le ministère de l’Intérieur ne change pratiquement rien à ce SNMO et l’assume, entérinant les pratiques de l’hiver 2018-2019. Un hiver où de simples passants, des policiers, des journalistes, des milliers de personnes ont été blessées, une vingtaine de manifestants ont été éborgnés, et six ont eu une main arrachée. Zineb Redouane en est probablement morte. Et nous attendons toujours l’issue judiciaire des plaintes et procédures engagées.

La France se distingue tristement en Europe par le nombre de personnes mutilées ou gravement blessées dans le cadre de manifestations. Ne pas engager de réforme structurelle sérieuse après les enquêtes et alertes du Défenseur des droits, des experts de l’ONU, de syndicats de journalistes,du Conseil de l’Europe et d’ONG révèle un niveau de déni inquiétant. Ce nouveau schéma est une occasion manquée de mieux protéger la liberté de manifester.

Retrouvez ci-dessous la liste des signataires :

Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France
Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH)
Nathalie Seff, déléguée générale d’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat-France)
Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la Confédération générale du travail (CGT)
Benoît Teste, secrétaire général de la Fédération syndicale unitaire (FSU)
Mélanie Luce, présidente de l’Union nationale des étudiants de France (Unef)
Estellia Araez, présidente du Syndicat des avocats de France (Saf)
Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature (SM)
Emmanuel Poupard, premier secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ)
Emmanuel Vire, secrétaire général de Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT)
Cécile Gondard-Lalanne et Eric Beynel, porte-paroles d’Union syndicale Solidaires

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/tribune-doctrine-du-maintien-de-lordre-un-nouveau-schema-des-vieilles-pratiques-denoncent-des-ong-et-syndicats_4126175.html

France : Arrêté·e·s pour avoir manifesté: La loi comme arme de répression des manifestant·e·s pacifiques en France / Amnesty International

29 September 2020, Index number: EUR 21/1791/2020

De grandes manifestations réunissant des millions de personnes voulant obtenir une plus grande justice sociale et économique ont eu lieu en France à partir de 2018. Le présent rapport montre en détail comment, face à ce mouvement, les autorités policières et le ministère public ont instrumentalisé le droit pénal et se sont appuyés sur des lois très générales pour réprimer des manifestant·e·s pacifiques. Amnesty International appelle les autorités françaises à protéger les droits humains de la population et à modifier de toute urgence la législation et les politiques qui ont été utilisées pour restreindre injustement les droits des manifestant·e·s pacifiques.

Télécharger le rapport en français

Le nouveau schéma national du maintien de l’ordre inquiète la presse / Le Monde

Le 23 septembre 2020, par Nicolas Chapuis et Juliette Bénézit

Le nouveau schéma national du maintien de l’ordre (SNMO) inquiète le monde de la presse. Dans une lettre publiée mardi 22 septembre sur le site Internet du Monde, une quarantaine de sociétés des journalistes, rédacteurs et personnels de médias affichent leur inquiétude.

« Dans un contexte déjà très dégradé pour les journalistes lors de leur couverture des manifestations, ce texte porte atteinte à la liberté d’informer », écrivent les salariés de différents organes de presse comme l’AFP, BFM-TV, ChallengesLes EchosL’ExpressLibérationLe Figaro ou encore France 2. Ils demandent au ministère de l’intérieur de « corriger » ce nouveau cadre du maintien de l’ordre pour « le mettre en conformité avec les principes français et européens de la liberté d’informer ».

Rendues publiques le 17 septembre, plusieurs mesures prévues dans le SNMO ont déclenché de vives réactions du côté des journalistes et de certaines associations comme Amnesty International et la Ligue des droits de l’homme. Parmi elles : la désignation, lors des manifestations, d’un officier référent et la mise en place d’un canal d’échange avec les journalistes « titulaires d’une carte de presse [et] accrédités auprès des autorités ». La possibilité pour les journalistes de porter du matériel de protection est par ailleurs autorisée « dès lors que leur identification est confirmée ».Lire aussi  Le ministère de l’intérieur dévoile la nouvelle doctrine du maintien de l’ordre

Pour les signataires de la lettre, cela revient à exclure toute une partie des professionnels qui rendent compte des manifestations. « L’exercice de la profession de journaliste, définie dans le code du travail, ne nécessite pas la possession d’une carte de presse », s’alarment-ils. Lire la suite

TRIBUNE : « Le nouveau schéma du maintien de l’ordre porte atteinte à la liberté d’informer » / Le Monde

Tribune publiée le 22 septembre 2020

Dans un communiqué publié mardi, les sociétés de journalistes de plusieurs médias français s’inquiètent des nouvelles directives portant atteinte à la liberté d’informer lors des manifestations.

Tribune. Dans son nouveau « Schéma national du maintien de l’ordre », destiné à l’usage des policiers et gendarmes et rendu public le 17 septembre, le ministère de l’intérieur reconnaît la nécessité d’une « meilleure prise en compte de la présence des journalistes au sein des opérations de maintien de l’ordre, fondée notamment sur une meilleure connaissance mutuelle ». Une avancée ? Malheureusement, au-delà de l’intention affichée, et dans un contexte déjà très dégradé pour les journalistes lors de leur couverture des manifestations, ce texte porte atteinte à la liberté d’informer.

Il évoque ainsi la création d’un canal d’échange entre les forces de l’ordre et les journalistes « titulaires d’une carte de presse, et accrédités auprès des autorités ». Pourtant, l’exercice de la profession de journaliste, définie dans le code du travail, ne nécessite pas la possession d’une carte de presse. Ce qui vaut tant pour la couverture des manifestations dans l’espace public que pour l’« identification » demandée afin de pouvoir porter des équipements de protection.

Ce document affirme aussi qu’« il importe (…) de rappeler que le délit constitué par le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ne comporte aucune exception, y compris au profit des journalistes ou de membres d’associations ». Ce « rappel » est en réalité un feu vert accordé par le ministre de l’intérieur aux forces de l’ordre pour empêcher les journalistes de rendre compte pleinement des manifestations, y compris de leurs dispersions ou de leurs dérapages. Il est d’autant plus inacceptable qu’il fait suite à de nombreux abus policiers constatés envers les journalistes lors des récents mouvements sociaux et dénoncés, entre autres, par le Conseil de l’Europe.

Nous appelons le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à corriger ce « nouveau cadre d’exercice du maintien de l’ordre » pour le mettre en conformité avec les principes français et européens de la liberté d’informer.

Signataires :

Les sociétés des journalistes, sociétés des rédacteurs, sociétés des personnels de : l’AFP, Arrêt sur images, Arte, BFMTV, Challenges, Courrier international, Les Echos, Europe 1, L’Express, Le Figaro, France Culture, France Info, Franceinfo.fr, Franceinfo TV, France Inter, France 2, France 3 National, LCP, L’Humanité, Le JDD, Le Point, LCI, Libération, M6, Marianne, Mediapart, Midi libre, Le Média, Le Monde, L’Obs, Le Parisien-Aujourd’hui en France, Paris Match, Le Point, Premières Lignes, Public Sénat, RFI, RTL, Sud Ouest, Télérama, La Tribune, TV5Monde, La Vie, 20 Minutes.

[Tribune] Maintien de l’ordre : un coup de com pour mieux masquer les violences policières / Les inrockuptibles

Par Paul Rocher, le 22/09/2020

A l’occasion de notre numéro spécial “Police/manifestants : la guerre des images”, à retrouver en kiosques, Paul Rocher, économiste et auteur de Gazer, mutiler, soumettre – Politique de l’arme non létale (La Fabrique, 2020), décrypte dans cette tribune confiée aux Inrockuptibles le “Schéma national du maintien de l’ordre” présenté par le ministre de l’Intérieur.

Le Ministère de l’intérieur, face à une contestation grandissante des violences policières, indique faire évoluer sa doctrine du maintien de l’ordre. Derrière les mots, le “Schéma national du maintien de l’ordre” illustre pourtant son incapacité à prendre à bras-le-corps ce problème. A la clé, davantage d’armes “non létales”, plus de confrontation, et surtout aucune remise en question du fonctionnement actuel. Avec ce schéma, les violences policières ne diminueront pas, mais elles seront moins faciles à documenter. Lire la suite

Violences policières : ensauvagement politique / Datagueule #99

À peine installé à Matignon, le nouveau Premier Ministre Jean Castex faisait de la sécurité de ses concitoyennes et concitoyens l’une ses grandes priorités. Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, lui a vite emboîté le pas, évoquant notamment une “crise d’autorité” et un dangereux “ensauvagement d’une certaine partie de la société”. En face, la question des violences policières, malgré de multiples manifestations, reste toujours sans réponse claire. Il faut dire que cette bonne vieille insécurité fait bien plus recette lorsqu’il s’agit de communication politique. Mais regardons de plus près ce que produit la réponse sécuritaire qui l’accompagne depuis près de 20 ans. Et si l’étendard sécuritaire agité si énergiquement cachait une profonde incapacité à se saisir collectivement de questions avant tout sociales ?

Retrouvez toutes les sources de l’épisode sur : https://frama.link/aQ0Dcj0z – Suivez-nous sur PeerTube : https://is.gd/PT_DTG – Abonnez-vous sur YouTube : https://is.gd/YT_DTG – Devenez fan sur Facebook : https://is.gd/FB_DTG – Suivez-nous sur Twitter : https://is.gd/TWT_DTG – Suivez-nous sur Instagram : https://is.gd/INSTA_DTG – Suivez-nous sur Mastodon : https://is.gd/MASTODON_DTG

Nos différentes saisons : – Saison 7 : https://is.gd/DTG_S07 – Saison 6 : https://is.gd/DTG_S06 – Saison 5 : https://is.gd/DGT_S05 – Saison 4 : https://is.gd/DTG_S04 – Saison 3 : https://is.gd/DTG_S03 – Saison 2 : https://is.gd/DTG_S02 – Saison 1 : https://is.gd/DTG_S01

Les #DataGueule en avance sur https://www.france.tv/slash/datagueule/

Pour celles et ceux qui ne le savent pas, #DataGueule travaille maintenant avec francetv slash, qui propose ses épisodes sur la plateforme france.tv la veille de leur sortie sur YouTube.

La nouvelle grenade de désencerclement reste une arme de guerre / Rapports de force

Par Stéphane Ortéga, le 13 septembre 2020

Vendredi 11 septembre, à la veille d’une journée nationale des Gilets jaunes, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a anticipé de quelques jours la sortie publique du nouveau schéma du maintien de l’ordre. Parmi les changements, il a annoncé l’utilisation par les forces de l’ordre d’une nouvelle grenade « moins dangereuse » dans les manifestations. Une appréciation qui ne convainc guère.

La fiche technique ne prête pas à confusion. La grenade à éclats non létaux (GENL), qui remplacera maintenant les modèles de grenade de désencerclement DMP et BDB, est classée en catégorie A2 par son fabricant, la société Alsetex. C’est-à-dire en catégorie matériel de guerre, tel que défini par l’article R311-2 du Code de la Sécurité intérieure. De ce côté, rien ne change. Pourtant, le très contesté ministre de l’Intérieur a mis en avant « un nouveau modèle offrant moins de projectiles en hauteur » et donc «une moindre dangerosité » comparée aux grenades précédentes.

Qu’en est-il réellement ? À ce jour, il n’existe pas de tests comparatifs rendus publics. Ni par le fabricant ni par le ministère. Cependant, les caractéristiques techniques disponibles glanées ici ou  font bien apparaître quelques différences. Contrairement à la BDB, le corps de la GENL reste intact avec son bouchon allumeur lors de l’explosion. Autre changement, la vitesse de projection et la force cinétique de chacun des 18 plots en plastique dur sont inférieures. Par contre, le nombre de plots n’évolue pas. De même, le caractère assourdissant est sensiblement identique : 160 décibels (dB) pour l’une, 144 dB pour l’autre sur une distance de 10 mètres. Soit toujours nettement au-dessus des seuils de dangerosité ou de douleur fixé à 120 bB.

Moins dangereuse que le modèle ayant blessé 100 personnes ?

« L’argument selon lequel la nouvelle grenade limiterait les projections en hauteur est tout bonnement fallacieux et mensonger », explique le collectif Désarmons-les. Pour ses membres, « la grenade une fois lancée rebondit et tourne sur elle-même, peut retomber dans n’importe quel sens ». De plus, elle n’est « jamais lancée par les policiers selon le protocole théorique défini ». Pour éviter les blessures graves, notamment à la tête elles doivent être lancées au ras du sol, indique le journaliste Maxime Reynier sur son blog Maintien de l’ordre. « Elles ne sont théoriquement utilisées que “dans le cadre d’autodéfense rapprochée et non pour le contrôle d’une foule à distance” », précise-t-il. Elles sont censées permettre à des policiers de se sortir d’une « situation d’encerclement ou de prise à partie par des bandes armées » explique leur code de déontologie.

Mais il ne nous a fallu que deux minutes pour trouver sur Twitter des vidéos dans lesquelles des policiers font un usage de grenades de désencerclement ne rentrant pas dans ce cadre. Lancé en cloche et donc potentiellement à hauteur de visage, usage offensif et non défensif, lancé en direction de journalistes ou de personnes filmant des affrontements entre la police et des manifestants : les exemples sont nombreux et concernent la plupart des unités engagées dans le maintien de l’ordre. De son côté, le journaliste David Dufresne a répertorié une centaine de personnes blessées gravement par des projectiles de grenade de désencerclement pendant le mouvement des gilets jaunes et celui contre la réforme des retraites.

Des blessures qui ajoutées à celles produites par les lanceurs de balles de défense et les grenades lacrymogènes explosives GLI-F4 sont responsables de milliers de blessés, dont 29 personnes éborgnées. Les nouvelles grenades feront-elles moins de blessés à l’avenir ? Les prochaines manifestations tendues répondront probablement à cette question. Mais d’ors-et-déjà, le collectif Désarmons-les en doute. « Encore une fois, on essaye de nous vendre ce mythe selon lequel une bonne formation et un bon protocole d’utilisation pourraient faire d’une arme autre chose que ce pour quoi elle a été conçue : blesser, voire tuer » écrit-il sur son site internet.

L’interdiction des armes policières mutilantes plus que jamais nécessaire

En novembre 2019, nous lancions la campagne pour l’interdiction des armes policières mutilantes notamment par le biais d’une tribune signée par de nombreux collectifs, associations, organisations politiques et citoyennes [1]. En cette rentrée 2020, nous ne pouvons que constater l’ampleur des violences policières en France et dans le monde ; leur impact dans la société française en a fait un des thèmes majeurs du premier semestre 2020. Les armes mutilantes (lanceurs de balles de défense, grenades de désencerclement et grenades assourdissantes lacrymogènes) participent de cette escalade et, plus que jamais, doivent être interdites.

Des violences policières renouvelées

Les différents mouvements sociaux de 2020 (gilets jaunes, manifestations pour la défense des retraites, mouvement des personnels de santé, des pompiers, etc.) ont tous été confrontés aux comportements violents des forces policières. Des scènes insupportables et emblématiques de ces violences ont de nouveau été filmées et resteront gravées dans les mémoires : manifestant victime d’un tir de LBD à bout portant [2], pompier visé à la tête [3] ou encore infirmière tirée par les cheveux [4].

Dans d’autres circonstances, l’interpellation meurtrière de Cédric Chouviat a rendu visible l’insupportable. La technique de plaquage ventral appliquée pour un simple contrôle routier a provoqué la mort par asphyxie de l’interpelé qui exprimait clairement
son étouffement [5]. L’idée même de mourir de la sorte fait froid dans le dos à tout le monde, pourtant c’est loin d’être un cas isolé.

Pendant et juste après le confinement, alors qu’il est question de santé et de sauvegarde de vies humaines, les populations les plus démunies ont subi diverses formes de violences policières : des migrant-e-s délogé-e-s brutalement [6] à une fillette de 5 ans tombée dans le coma suite à des tirs de LBD à Chanteloup-les-Vignes [7]. Le bilan des morts est effrayant, avec plus de 10 décès suite à des actions policières [8],
dont Mohamed Gabsi à Béziers, mort, lui aussi, asphyxié [9]. Dans les banlieues et les quartiers populaires sous restrictions sanitaires, la violence policière n’a jamais cessé. La sortie du film “Les misérables” avant le confinement est venue témoigner à point nommé de l’enracinement dans les corps policiers (dont la BAC) de ces rapports brutaux où les armes mutilantes jouent un rôle déterminant.

Des réactions asymétriques

Une part grandissante de la population française est scandalisée et s’est mobilisée contre ces violences. Aux Etats-Unis, le meurtre de George Floyd par asphyxie, et plus récemment les 7 balles dans le dos reçues par Jacob Blake, sont des preuves de plus de la violence et de la brutalité de la police vis-à-vis de la communauté afro-américaine. Cela a relancé les mouvements réclamant justice pour les victimes de violences policières et ceux contre le racisme. En France, de grandes manifestations ont eu lieu en région parisienne et dans de nombreuses villes, faisant le lien avec les victimes de la police française. Ces mouvements attirent une jeunesse qui rejette de plus en plus une société injuste et répressive.

En parallèle, les plaintes et les recours entamés par les victimes de violences policières ou leurs proches s’accumulent mais n’aboutissent que très rarement à des décisions jugées acceptables par les plaignant-e-s [10].

A rebours des réactions scandalisées de la population, de trop nombreux responsables politiques continuent de justifier les actions policières soit ouvertement, soit implicitement, sans aucun regret, aucune considération pour les victimes. Le soutien inébranlable aux forces policières, dont les dérives politiques et racistes ont pourtant été révélées au grand public [11], semble passer avant toute autre considération. Une stratégie qui en dit long sur la façon de gouverner. Nous avons ainsi été témoins : d’un président qui arbore cyniquement un t-shirt dénonçant les éborgnements au festival de BD d’Angoulème [12], d’un ex-ministre de l’intérieur qui communique sur le remplacement d’une grenade par une autre [13], et d’un nouveau ministre de l’intérieur qui se met à parler d’”ensauvagement” des populations [14] et qui ose dire qu’il “s’étouffe en entendant parler de violences policières” après les meurtres par étouffement de Cédric Chouviat et George Floyd [15]. A ce stade, même l’indigne est dépassé.

Les armes mutilantes toujours en question

Les armes mutilantes dites “non-létales”, dont les balles de “défense” et les différentes grenades, sont présentées par les gouvernements comme des armes qui permettent d’éviter l’emploi d’armes plus meurtrières. Cependant, elles contribuent de plus en plus au renforcement des violences policières et en augmentent le niveau [16]. Leur emploi massif depuis une dizaine d’années est devenu un élément central du contrôle des populations.

L’état français est devenu de fait un champion européen (et au-delà) dans l’utilisation de ces armes. Fortes de leur carnet de commandes publiques, les entreprises françaises se positionnent également à l’international. Les manifestations libanaises suite aux explosions à Beyrouth, ont ainsi été réprimées grâce aux armes produites par la société Alsetex [17]. D’autres entreprises françaises ont aussi livré des armes policières : en Tunisie, en République Démocratique Du Congo, au Kenya, au Bahreïn, … livraisons parfois assorties de formations à leur usage assurées par des gendarmes ou des CRS [18]!

Ces armes massivement utilisées en France sont mortifères. La documentation en la matière devient pléthorique [19]. Leur emploi massif est de plus en plus dénoncé parmi les organisations syndicales, politiques, les associations, les institutions, les médias, les
documentaires [20] mais aussi les fictions (“Dernière sommation” roman de David Dufresnes, “Les misérables” film de Ladj Ly). Après deux années de recrudescence des mutilations, notamment dans le cadre du mouvement des Gilets Jaunes, leur emploi blesse encore à vie, des victimes parfois très jeunes. Qui peut réparer cela ? Qui peut le justifier ?

Les dégâts des armes policières mutilantes interviennent à plusieurs niveaux. Aux mutilations et aux morts, il faut rajouter les nombreux dommages psychologiques qu’elles engendrent. Elles sont un moyen d’intimidation des populations et par là de restriction des droits (à manifester, à circuler) alors que le gouvernement poursuit sa politique de casse sociale. L’usage de ces armes favorise intrinsèquement la violence accrue des forces policières à laquelle nous assistons ces dernières années. Le sentiment de toute puissance que confèrent le fait de tirer sur des personnes et l’impunité assurée a priori aux policiers, favorise un usage accru de la force par ces derniers et la multiplication de scènes de violences policières [21]. Enfin, ces armes,
associées à l’ensemble de la panoplie policière actuelle, contribuent à la militarisation de la société et à une escalade dans les logiques d’affrontement lors des conflits sociaux.

Alors oui, plus que jamais, il faut combattre l’utilisation de ces armes en obtenant leur interdiction, pour défendre nos droits, pour éviter de nouvelles mutilations et de nouvelles morts.

Montpellier, le 11 septembre 2020

Contact : contact@stoparmesmutilantes.org

Références et liens :

[1] https://www.stoparmesmutilantes.org/tribune/ (les signatures
collectives et individuelles sont toujours possibles).
[2]
https://www.lemonde.fr/police-justice/video/2020/01/10/video-le-tir-de-lbd-a-bout-portant-d-un-policier-pendant-la-manifestation-du-9-janvier-a-paris_6025477_1653578.html
[3] https://twitter.com/BriceIvanovic/status/1222179174196174848
[4] https://twitter.com/remybuisine/status/1272935058630983681
[5]
https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/22/je-m-etouffe-les-derniers-mots-de-cedric-chouviat-a-la-suite-d-un-controle-policier_6043772_3224.html
[6] Voir par exemple :
https://blogs.mediapart.fr/accueil-de-merde/blog/230320/le-journal-de-confinement-des-exile-e-s-du-nord-est-de-paris-par-romane-elineau
[7]
https://desarmons.net/2020/04/07/la-police-tire-au-lbd-sur-une-fillette-de-5-ans-dans-les-yvelines/
[8]
https://blogs.mediapart.fr/revendications-dune-pandemie/blog/010620/en-france-aussi-la-police-tue-12-morts-pendant-le-confinement
[9]
https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/confinement-un-homme-decede-a-son-arrivee-au-commissariat-de-beziers-1586430015
Collectif Justice pour Mohamed :
https://www.facebook.com/JusticePourMohamedGabsi/
[10] Voir par exemple :
https://www.bastamag.net/violences-policieres-suivi-decisions-de-justice-methodologie-sources
https://www.lemediatv.fr/articles/reportages/a-bayonne-maigre-peine-pour-un-visage-defigure-au-lbd-b12V7nK9Qr-6gHem03qjDg
[11] Voir par exemple :
https://www.liberation.fr/checknews/2018/04/24/quelle-est-la-proportion-de-policiers-votant-a-gauche-en-france-et-de-militaires_1653591
https://www.nantes-revoltee.com/horreur-policiere-un-bicot-ca-nage-pas/
et Valentin Gendrot, “Flic. Un journaliste a infiltré la police”, Goutte
d’Or (2020).
[12]
https://www.liberation.fr/checknews/2020/01/30/emmanuel-macron-a-t-il-vraiment-pose-avec-un-t-shirt-lbd2020-a-angouleme_1776253
[13] Voir par exemple :
https://www.lamuledupape.com/2020/01/30/le-neurochirurgien-laurent-thines-alerte-sur-la-dangerosite-des-nouvelles-grenades-gm2l/
[14]
https://www.lefigaro.fr/politique/gerald-darmanin-il-faut-stopper-l-ensauvagement-d-une-partie-de-la-societe-20200724
[15]
https://www.lci.fr/politique/gerald-darmanin-s-etouffe-a-l-evocation-de-violences-policieres-il-n-y-avait-aucune-arriere-pensee-se-defend-son-entourage-2160441.html
https://www.dailymotion.com/video/x7vu210
[16] Paul Rocher, “Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non
létale”, La Fabrique (2020).
[17]
https://www.liberation.fr/checknews/2020/08/10/les-grenades-lacrymogenes-utilisees-contre-les-manifestants-a-beyrouth-sont-elles-fabriquees-en-fran_1796454
[18] Paul Rocher, op. cit.
[19] Voir par exemple dans :
https://www.stoparmesmutilantes.org/ressources/
[20] “A nos corps défendants” de Ian B
https://www.youtube.com/watch?v=zrHcc_rPacE ; “317, le documentaire”
https://www.youtube.com/watch?time_continue=1972&v=GfJE7EpKHUs, …
[21] https://twitter.com/CerveauxNon/status/1299725133263835137